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Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

La fille du faiseur de pluie (Francés)

Celso Santajuliana



Elle avait de grands yeux de biche et, alors que nous n’étions encore que des enfants, nous passions devant sa maison deux ou trois fois par après-midi pour la regarder se balancer sur le balcon d’en haut, derrière une grille de fer, d´abord avec sa grand-mère et sa mère, puis avec sa mère, et après toute seule. Les yeux toujours tournés vers la Porte de la Mer, les yeux toujours grands ouverts, comme si elle attendait des pirates.

Qui sait les raisons de toute cette agitation, pourquoi nous rodions comme des chiens en chaleur pour la voir, là-haut, qui apportrait de la limonade, dans ses longues robes jaunes, chassait les mouches avec ses gestes d´enfant. Ils sont amoureux d´elle, dit Eutimio, qui était nouveau à l´école, et qui était nouveau aussi dans les escapades en soirée au Fortin ; il était sale et sans herbe à cette époque, pas comme aujourd´hui, et c’est là que les grands nous offraient un cigare à partager entre nous si, premièrement, nous passions encore une fois devant la maison de la fille du faiseur de pluie, puis si nous allions à la mer, qui était plus proche, car la côte n´existait pas.

C´est Eutimio qui lui parla le premier. Viens avec nous. Où? A la mer. Pour y faire quoi? Rien, juste pour la regarder. Je la vois d´ici. Et ensuite, sa grand-mère la réprimanda pour avoir parlé à des inconnus, et elle nous chassa avec des paroles insensées tandis que la fille du faiseur de pluie nous disait au revoir de la main, en cachette; puis nous allâmes en courant jouer à la Porte de la mer, avec la certitude qu´elle nous regardait tout en demandant à sa grand-mère pourquoi nous étions habillés tous pareils, puis en demandant ce que c’était que l’école, pour lui demander ensuite, en sanglotant, de l´y inscrire. Vous n´avez pas besoin d´aller à l´école, lui répondit la grand-mère, pas besoin d’être savant pour voir que vous serez une petite pute comme votre mère et ça, ça ne s´apprend pas, on l’a dans le sang.

Sa journée était réglée par le nombre de bottes de paille que sa mère arrivait à tisser, ou par les pets de sa grand-mère qui la réveillaient elle-même et surprenaient sa belle-fille et sa petite-fille qui échangeaient des regards complices; la vieille femme les maudissait dans ses pensées mais les mots n´arrivaient pas à sortir de sa bouche, et elle recommençait à mâcher de l´air, comme une vache.

Avant cinq heures, la grand-mère se réveillait, ses yeux cherchant le soleil, et elle faisait un signe avec les doigts, un léger mouvement qui était attendu par la belle-fille qui suspendait ses travaux, époussetait sa jupe, faisait une bise à sa fille et recoiffait ses cheveux devant la glace. La fille du faiseur de pluie se mettait au balcon, les joues serrées contre la grille, imitant sa mère qui avait le gout du lointain.

Viens avec nous, insistait Eutimio. Où? Au Fortin. Pour y faire quoi? Jouer aux pirates. Et puis l´ombre de la vieille femme lui tombait sur le dos et nous partions en courant sans un au revoir, en descendant la rue, jusque là où le miroir de la mer se met à vieillir, se ride avec les premières brises qui arrivent toujours trop tard. C´est une mer ennuyeuse, dit Eutimio qui connaissait d´autres mers, et nous nous mettions à chercher des oursins entre les rochers jusqu´à ce que quelqu´un mentionne à nouveau la fille du faiseur de pluie, alors nous retournions encore une fois chez elle pour trouver les volets du balcon fermés. Alors, nous restions pour essayer d´entendre quelque chose; une réprimande de la grand-mère, les sanglots de la fille réprimandée, ou la mère annonçant d’une voix joyeuse que le dîner était prêt, ou le galop ennuyeux d´un cheval qui revenait à la maison la charrette légère. Le faiseur de pluie!, criait quelqu´un, et nous partions en courant vers la Porte de la Terre, en ordre dispersé tels des poissons face au danger.

Elle avait les doigts longs en montrant les mouettes, et le corps asexué, si ce n’était les seins qui commençaient à gonfler sous la robe de deuil, dans laquelle elle mourrait de chaleur, avant midi, en marchant lentement derrière la charrette du faiseur de pluie qui, au lieu de l´immense tonneau orange, transportait une boite de zapote, un cercueil sans ornements qui renfermaient la dépouille de la grand-mère. La procession était petite, mais pas le silence, ni la chaleur. Nous autres, au lieu d´aller nager, comme tous les samedis, nous étions là, à quelques pas, à peine, derrière la fille du faiseur de pluie qui se retournait sans cesse, en souriant sous l’œil complaisant de sa mère. C’est pendant le rituel qui précède l´enterrement qu´Eutimio l´appela. Tu peux en choisir un parmi nous, lui dit-il. Celui que tu veux. Le choisir pour quoi? Pour qu´il soit ton amoureux. La fille du faiseur de pluie jeta un coup d´œil rapide sur nous et choisit Alfredo, qui devint tout rouge, encore plus quand elle monta sur une pierre tombale pour lui faire un bisou sur la joue.

A partir de ce jour-là, nous ne revîmes que très peu souvent la mère et la fille assises sur les fauteuils à bascule l’après-midi. Apres la mort de la vieille femme, la belle-fille était rarement chez elle, elle n´attendait plus qu’il soit cinq heures pour partir, elle avait à peine digéré le repas qu’elle sortait dans la rue. Nous restions alors près du balcon, à bavarder de tout et de rien, jusqu´au jour où la fille du faiseur de pluie demanda à Alfredo d´entrer. Nous autres, nous restâmes près du portail, à essayer d’entendre quelque chose, pleins d’impatience pendant que la nuit tombait sur nous chargée de fantômes. Mais personne ne bougea jusqu´à ce que nous vîmes au loin le faiseur de pluie, qui descendait par la Porte de Terre et frappait son cheval pour qu´il ne s´emballe pas; nous poussâmes alors de grands cris jusqu´à ce qu´Alfredo sorte.

Qu´est-ce que vous avez fait?, demanda Eutimio. Rien, fut la seule chose que nous dirait Alfredo, fidèle à sa timidité et à sa modération.

Quelques jours plus tard, Alfredo commença à nous parler des collecteurs, d´énormes entonnoirs de feuilles de métal qui se terminaient en gros arrosoirs. Il nous raconta aussi que dans la cour plusieurs réservoirs étaient enterrés, où ils stockaient de l´eau de pluie pour, après, avec l´aide de bombes à pédale, les remonter jusqu’à la citerne de la charrette. Il y avait aussi des petits tonneaux où ils stockaient les pluies les plus étranges, et à l´intérieur de la maison, dans le couloir, se trouvaient les barriques d´eaux lustrales et bissextiles. C’est tout ce qu´Alfredo nous dit, et pour les baisers, nous l´avons appris parce que la fille du faiseur de pluie le raconta à Eutimio, et afin de dissiper partiellement les doutes, Eutimio lui posa des questions sur leur utilisation de l´eau : celle qui est recueillie au petit matin est utilisée pour soigner les problèmes de peau, celle des heures où le soleil est sorti sert pour les viscères, celle de l´après-midi pour les douleurs aux poumons et celle de quatre nuits de suite pour les maux des mauvais amours. Elle lui dit aussi qu´Alfredo embrassait en tremblant et sans ouvrir les lèvres. L´eau de saison est utilisée par les femmes pour se laver les cheveux, celle du mois de mai pour ce qui est urgent, celle de septembre pour la bénir et l´eau du nord pour laver les morts. Alors Eutimio lui dit: Moi, je sais embrasser; et elle lui répondit: J´ai déjà un amoureux.

Elle avait la peau pâle car elle ne prenait jamais le soleil, et sur ses épaules très blanches, des tâches encore plus blanches étaient visibles. On dirait une salamandre, dit Eutimio en voulant l´enlaidir car il était jaloux, mais la fille du faiseur de pluie était belle, ou, du moins, c’est comme ça que nous la voyions. 

Un après-midi, nous l´avons convaincue de sortir. Et si on me surprend? Ta mère n´arrive jamais avant sept heures. Et si on la croise dans la rue? Allons au Fortin, personne ne va là-bas. Nous nous y rendîmes et quelle ne fut pas notre surprise de constater que les grands n’étaient pas là pour nous offrir des cigares et nous empêcher d’entrer. Alors que nos grimpions sur les pierres de la muraille, nous entendîmes de petits bruits, des gémissements de douleur et d´euphorie étouffés en rebondissant entre les pierres. Les grands étaient tous là, nus, à attendre leur tour pour se jeter sur la femme du faiseur de pluie.

C´est une pute, dirent les grands. Une quoi? On lui donne de l´argent et elle nous laisse la sauter. 

Le jour suivant, nous nous cotisâmes pour qu´Alfredo puisse entrer avec un peu de monnaie lors de sa visite chez la fille du faiseur de pluie qui, d´après ce qu´il nous dit, l´accueillit toute nue, il lui donna le fric et laissa ses instincts faire le reste, mais il n´y eut pas de petits cris ni de gémissements, seulement un Aïe, ça m´a fait mal, suivi d’une petite hémorragie qui fut suffisante à peupler la nuit d´Alfredo de cauchemars. Nous devons faire appel aux grands pour qu´ils nous apprennent, suggéra Eutimio, et il demanda à son frère, mais à la condition qu’ils nous permettent d´être présents.

Cette brillante idée ne nous servit pas à grand-chose. En effet, il y eut des gémissements et des petits cris, mais la fille du faiseur de pluie ne voulut plus nous accueillir, elle devint populaire auprès des élèves de préparatoire et n´eut plus de temps pour parler de la mer ou des pirates. 

L´eau de la pleine lune sert à tomber enceinte, dit-elle à Eutimio, deux ans après, quand enfin il la convint de le recevoir. L´eau de la nouvelle lune pour l´éviter et l´eau du croissant de lune pour y remédier. Eutimio fut le seul de la bande à réussir à entrer en elle, au temps où la femme du faiseur de pluie venait tout juste de s’enfuir. On dit qu´elle partit en voyage avec des gringos mais on ne l´a jamais su avec certitude, et la fille du faiseur de pluie ne faisait aucun commentaire à ce sujet. Elle fit sienne tout naturellement l´obligation de prendre soin de son père, de s´occuper de la maison. Tu es comme ta mère, lui dit un soir le faiseur de pluie pendant qu´ils dinaient. On vous donne de l´argent qui ne sert à rien et vous faites des miracles.

Ses rêves étaient humides, de poisson femelle, et ses mots tristes de vivre entourée d´eau.

Regina, Saskátchewan, automne 1995.

Traduit par Marisella Buitrago et Jérôme Dulou

 

 

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