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Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

La nuit des fourmis (extrait) (Francés)

Aline Pettersson



Fils de pute!

L’impact prend l’homme par surprise et le fait tituber. Un flot de sang tache la jambe de son pantalon tandis qu’il parvient à les voir s’enfuir avec son portefeuille et sa montre. Se perdre entre les ombres des arbres; disparaître au loin. Rien d'autre que la rumeur incessante des voitures.

D’abord, il essaie de les poursuivre. Cela ne dure qu’une fraction de seconde car, en un éclair, il réalise que ce sera impossible. Ils ont touché un vaisseau de gros calibre. Une veine? Une artère? Le sang coule, imbibant le tissu. Il veut crier. Mais s’abstient car personne ne l’entendrait.

Il porte ses mains à sa jambe. Avec les doigts il presse fortement. Tout a été si inattendu, si rapide. Il ne ressent aucune douleur. Seulement de la surprise. A terre, il déboutonne son pantalon qui glisse à ses genoux. Et il appuie, il appuie, mais le sang, indifférent, continue de couler. L’artère! A coup sûr, c’est l’artère. Pourquoi n’est-ce pas la veine, bon dieu?

Il s’adosse au tronc d’un frêne, presse encore sa cuisse avec ses doigts déjà humides. Et il ressent la plénitude de la nuit. On perçoit un léger murmure de feuilles agitées par le vent. Un murmure presque inaudible car il s’éteint dans le bruit de la rue. Il s’aperçoit que derrière les arbres se profilent les silhouettes des bâtiments, les lumières des maisons. Et lui, si seul, si isolé, comme si, au lieu de se trouver dans ce parc, il était au fin fond d’un bois. L’aide si proche et si inaccessible. A combien de pas? S’il pouvait se mettre à marcher. Si seulement il pouvait… Mais il ne le peut pas. Ses doigts sont maintenant engourdis à cause de la pression sur la jambe. Il retire sa main. Oui, c’est bien à cause de la pression car l’autre main, à la recherche de l’orifice, conserve (encore?) sa vigueur. Encore? Pour combien de temps?

Mais personne n’aurait donc entendu le coup de feu? Et qui va se risquer à en recevoir un autre à son tour? Lui le ferait, peut-être? Le serment. Lui devrait le faire. Et il le ferait dans cette obscurité? A une heure pareille? Il s’armerait de courage pour porter secours à quelqu’un qui n’a pas daigné crier. Il le ferait? Crier. Crier. Il va le faire. C’est son seul espoir. Les minutes s’envolent… après, il aura beau s’y employer, il n’en aura plus la force. C’est sûrement l’artère. Hippocrate. Le serment s’est perpétué comme un rite creux. Perpétué. Est-ce que tous les rites sont vides de contenu? Que ferait Hippocrate? Comprimer, comme lui le fait à présent, et ligaturer si possible. Peut-être sur une couche de marbre. Il aura droit au marbre très bientôt. Son lit de marbre éternel. Où est donc enterré Hippocrate?

Ils vont découvrir le contenu du portefeuille, le peu d’argent. Les cartes. Mais ils ne vont pas se servir des cartes. Non, pas après le coup de feu. Ou peut-être que, tant que personne n’est au courant, ils vont se mettre à faire des achats, frénétiquement. Il ne leur reste qu’une demi-heure avant qu'il soit dix heures. Il ne me reste qu’une demi-heure. Mais leur demi-heure à eux dure jusqu’à la fin, jusqu’à ce que le policier de la boutique verrouille les portes avec un cadenas. La mienne dure jusqu’à la fin, jusqu’à ma fin. Non, il lui reste moins d’une demi-heure. Seulement quelques minutes avant qu’il ne soit trop tard. Pourquoi? Pourquoi? A cause de ces rites stupides. Le serment d’Hippocrate, la promenade. Le temps est sans retour et moi j’ai voulu en forcer le rebours. L’enfance dans le parc. La mort dans le parc. La circularité des rites. Le policier qui ferme la porte de la boutique. Et ici, pourquoi n’est-il pas ici?

Tous les doigts du monde ne suffiraient pas pour me venir en aide. Pas ici. L’homme sait que, s’il obtenait de l’aide, ce ne serait que dans un mauvais rêve. Un mauvais rêve avec un réveil agréable. Comment ne le saurait-t-il pas, lui, précisément lui? Mais il est seul; même les aboiements des chiens, perturbés par le bruit du coup de feu, se sont tus. La cité est plongée dans ses routines, sourde à l’homme qui ne peut se relever. Sourde à l’écoulement du sang qui l’abandonne sans miséricorde. Il fait un effort et crie. Il demande de l’aide tandis que ses doigts s’entêtent à vouloir obstruer le flux. Le flot de sa voix se perd entre les arbres.

Il va mourir. Oui, il va mourir bêtement, sans que ce ne soit nécessaire, inutilement. Mais toutes les morts ne sont-elles pas ainsi? Ou presque toutes? Il va mourir à cause d’un caprice stupide. Il va mourir pour avoir voulu prendre le temps à rebours. Or le temps est toujours sans retour. Il poursuivra son chemin tel un fleuve qui recueille et abandonne ceux qui l’abordent. Comme, tout comme, son sang qui suit son cours à présent, en dehors de ses limites naturelles. Mais le temps ne perd pas ses frontières, il avance toujours dans une direction, une seule, une unique direction recueillant et renvoyant ses passagers. Mon port de débarquement, sans avertissement préalable, sans qu’on me demande mon avis, a déjà été annoncé.

L’homme se plie en deux. Brusquement, comme le coup de feu, surgit alors la douleur âpre, jusque-là muselée par la surprise, étouffée par l’hémorragie, unie au silence, non pas complice mais avec une résignation momentanée, qui désormais devient rébellion. La douleur se plante à l’endroit précis où était entré le projectile. Le corps proteste contre l’agression. Il réagit plus vigoureusement que l’homme. Le corps ignore les explications et crie, espérant avec son cri entraîner cet homme adossé au vieux tronc d’un frêne, tremblant dans son silence. Il veut peut-être garder dans ce silence une infime fraction de ses forces qui s’échappent, dissimulées dans le flot, désormais nu, de son sang. 

Pendant que la main fait pression et que le sang s’échappe, l’homme, dans la crainte de cette recherche, dans l’urgence de trouver le moyen de se sauver, laisse son regard fouiller dans toutes les directions. A tout moment, peut-être, pourrait se présenter un passant, quelqu’un qui lui permette, par sa présence, de s’agripper à cette vie qui lui échappe. Je ne peux pas être la seule personne à traverser ce parc, la nuit. C’est un parc, pas un champ de bataille. Quelqu’un va se montrer à un moment ou à un autre. Quelqu’un va sortir promener son chien. Quelqu’un aura donné rendez-vous ici à sa fiancée. Quelqu’un ira se promener avant d’aller dormir. Dormir… Mourir…

Les têtes vieilles et dépeignées des palmiers se dressent. Ils n’en ont plus pour longtemps, avait-il pensé quelques minutes auparavant. Ils sont malades, moribonds, avait-il pensé. Différents du souvenir de son enfance lointaine. Mais son âge actuel sera lui aussi, très bientôt, lointain. Tout va l’être. Les palmiers poursuivront leur lente détérioration. Pourtant il aimerait les voir mourir de vieillesse, de négligence, malades de ce temps qui s’enfuit. Des palmiers si hauts et si attirants pour ses pieds d’enfant que ceux-ci avaient tenté d’y grimper très souvent. Comme ils sont laids, avait-il pensé, ou, peut-être, est-ce ainsi que je les aurais vus alors, avec mes yeux actuels de presque cinquante ans. Les enfants contemplent le monde avec des yeux différents. L’âge des palmiers se mesure d’une autre façon, leurs dimensions temporelles sont autres. Il se peut que l’âge de ces arbres soit semblable au mien, même si leur temps de passage dans ce monde est plus long. La douleur lui contracte le corps. Et si proches, si inaccessibles, on voit s’illuminer les fenêtres qui se dessinent au-delà des arbres, de l’autre côté de la rue.

Et tout cela, en plus, à cause de cette stupide dispute avec Elisa. Bon dieu, ils se sont disputés si souvent. Si souvent. Et ils se retrouvent toujours car ils ont besoin l’un de l’autre. J’ai besoin d’elle maintenant. Tu parles si j’en ai besoin! Et elle ne le saura pas. Elle le saura quand cela n’aura plus d’importance. Elle se couchera de mauvaise humeur, à l’affût de la sonnerie du téléphone… Il n’y aura pas de sonnerie. Combien de conflits ont trouvé une trêve, une croisée de chemins entre deux voies parallèles, deux voix opposées, amoureuses.

Elisa et ses intuitions exacerbées, son regard tourné vers d’autres horizons. Elisa, la femme qui l’a accompagné pendant un petit bout de ce temps qui aujourd’hui, sans crier gare, va être fauchée. Si seulement je ne m’étais pas emporté de la sorte… En ce moment, elle serait probablement entre ses bras dans une réconciliation qui, toute familière qu’elle soit, n’en serait pas moins intense. Car toujours, après l’ouragan, le ciel ressort beaucoup plus limpide. Bleu, aussi bleu que celui qui, à présent plus que jamais, étonne dans cette ville au ciel de plomb. Plomb. Balle de plomb. Si seulement j’avais ravalé mon orgueil et cédé un brin. Seulement un brin, lui avait-elle répété si souvent. Alfonso, ce ne sont pas des folies, laisse-moi t’expliquer. Mais lui s’était toujours refusé à faire la moindre concession. Ce ne sont que des hasards, Elisa, ne te leurre pas. Quand quelqu’un me le démontrera, alors je le croirai. Pas avant. Ne me demande pas de jeter à la poubelle les connaissances de la science. Ne me le demande pas, Elisa. Je ne peux pas.

Et ensuite, qui sait comment s’enclenchait le processus inverse. En fait il ne s’enclenchait pas, c’étaient eux qui prenaient d’autres chemins. Ils oubliaient les paroles pour ensuite lire sur la peau. Ils s’enfonçaient dans cet autre langage qui s’explique par lui-même. Et, alors, des branches se mettaient à pousser, feuillage humidifié par sa propre sève, par la sueur de la rosée, par les sources de vie de l’un et de l’autre. Sources de la vie…

Instincts bestiaux, réactions hormonales, synapses, bien. Bien? Ce n’est pas tout, Alfonso, lui avait dit Elisa, la médecine, même si cela te chagrine, est encore dans ses langes. Hasards, dis-tu? Mais c’est que vous refusez de voir ce que ressentent, ce que croient, ce que perçoivent le reste des mortels. Mortels, la seule chose avérée. La certitude unique et affligeante de l’homme. La mort ici présente qui apparaît dans l’ombre des arbres. Blottie sous les énormes feuilles des acanthes. Ces mêmes feuilles qui l’ont caché si souvent, lui, dans son enfance. La mort s’approche, vêtue de rouge. Vêtue d’un habit avec une longue traîne liquide. Les doigts continuent leur travail inutile. De nouveau il prend des forces et se remet à crier. Sa voix se perd dans l’obscurité de l’air. Elle se perd comme tout se perd. Tôt ou tard, plus ou moins.

Peut-être que s’il n’était pas médecin, s’il ne savait pas avec certitude ce qui l’attend… Peut-être vaudrait-il mieux ne rien savoir plutôt que d’être sûr de l’irrémédiable. Mais Alfonso Vigil ne peut oublier ce qu’il sait, ce qu’il a observé, constaté tout au long de sa vie. L’impuissance, la faiblesse humaine pour vaincre les impondérables de la mort. Contenir l’hémorragie. Et toute l’équipe médicale, malgré tous ses instruments, n’a souvent pas été en mesure de s’en tirer brillamment. Vous n’êtes pas Dieu, même si vous vous croyez tels, lui avait dit Elisa. D’autres le lui ont dit également. Et le visage de marbre du «on a fait ce que l’on a pu, Madame. Nous sommes désolés, vraiment »? Qu’y avait-il derrière cette formule répétée si machinalement? Derrière cette lassitude à présenter une figure de circonstance, une voix de circonstance? Ensuite, pour lui, la vie suivait son cours. Que la famille emporte son chagrin ailleurs, qu’elle l’éloigne de lui. En outre je ne crois même pas en Dieu. Et désormais, dans peu de temps, je pourrai le vérifier. Tout se termine avec le dernier râle. Il n’y a aucune preuve du contraire. Même si l’homme cherche désespérément une consolation, des explications qui aillent au-delà du sens commun. L’éternité. Le prolongement du temps terrestre, dans d’autres dimensions.

Et mes enfants? Comment vont réagir Esteban et Ana? Comment ? Est-ce que je veux vraiment le savoir? Lui-même sait avec quelle froideur (sérénité?) il a réagi à la mort de son propre père. Non, ce ne fut pas de la sérénité, ce fut de la froideur. Le dossier médical en main, il savait que la fin était imminente, que son père avait déjà vécu tout son temps, que le jour fatidique allait arriver, qu’il était déjà arrivé, que c’était raisonnable. Mais la sienne, sa propre mort, est-elle raisonnable? «Choc hypovolémique», allait dire la clinique. Ce que confirmera l’autopsie. Car il est clair qu’il y aura une autopsie. Je n’ai jamais bien compris la demande historique d’une dispense. La dépouille aimée sujette à une vexation. Certes, on ne voit pas les taureaux de la même façon depuis l’autre côté de la barrière. Mais un cadavre n’est plus une personne. Tout se termine quand cesse la vie. De la matière inerte en voie de décomposition, comme celle de tout autre membre de ce monde. Seules les pierres conservent leur dignité de pierres. Leur presque éternité de pierres.

Et comment vont-t-ils l'apprendre? Combien de temps après? Qui sera le premier? Non, cela n’a pas d’importance. Ce qui importe c’est que quelqu’un le sache maintenant, et qu’il me porte secours. J’ai encore du temps. Ana… Comme j’ai aimé Ana. Il fut présent à sa naissance, bon, il vit naître Esteban aussi. C’est juste qu’avec elle les choses ont toujours été plus simples. C’est plus simple de bien s’entendre avec sa fille.

Je n’ai jamais oublié l’émotion quand je l’ai tenue dans mes bras pour la première fois. De la voir cesser de pleurer, apaiser son rictus douloureux pour trouver la tranquillité dans ses jeunes bras de père. Oui, il y a une tendresse secrète dans la paternité. Pa-pa-pa, balbutia Ana et les yeux d’Alfonso ressentirent un picotement humide qu’il dissimula avec pudeur. Mais il avait apprécié ces moments, un peu en cachette peut-être, avec une intensité dont il ne se serait pas imaginé capable. Ce petit conglomérat de cellules, cet être gauche, minuscule, dont la moitié provenait de lui. La moitié de l’hélice à double tressage allait tourner et tourner encore pour évoluer dans les ondes du temps, et c’était sa fille. 

L’homme se tord de douleur. Il passe sa main libre sur son front, sur son visage, sur sa barbe rousse toujours bien taillée, grisonnante désormais. Cette barbe qui impressionnait tant sa fille quand elle était petite, vers laquelle cette dernière osait avancer les mains pour la toucher, mains qu’elle retirait aussitôt, surprise par son aspérité. Sa tête à lui, penchée sur le berceau de l’enfant, s’approchant et s’éloignant de la portée de ses doigts. Ses rires d’enfant dont il se délectait tant. Dans les premiers temps de la vie d’Ana il avait peut-être recouvré l’enchantement de la rencontre avec le monde. Être près de sa fille et voir son étonnement devant la vie et ses mystères. Il en oublia son métier, ses connaissances et il lutta avec sa femme pour le premier sourire de l’enfant. Transcendant la science, il crut découvrir le premier jaillissement d’intelligence dans les yeux de la petite. Il crut, comme tous les parents, qu’Ana entrait dans le monde d’une manière extraordinaire. Plus tard, bien des années plus tard, il avait surpris le désarroi d’Elisa lorsqu'elle aperçut sur sa table de nuit la photo d’Elba avec l’enfant dans les bras. Elle avait détourné le regard, n’avait rien dit. Ce n’était pas nécessaire. Bien entendu, il avait d’autres photos de l’enfant qui auraient moins rappelé sa vie passée. Malgré tout, il ne se résolut jamais à la remplacer. Que celle qui m’aime aujourd’hui accepte mon passé. Or Elba est mon passé.

Si personne ne se présente rapidement… Les minutes s’envolent comme celles, à rebours, des salles d’opération. De cent à zéro, du tout au néant? Diminuer l’angoisse, détourner l’attention, l’arrêter sur un seul stimulus, arrêter le temps… L’infime éternité de chacun. Atténuer l’angoisse de percevoir la rive cachée, effacée. Car ce que l’on sait avec certitude nous paraît presque inconnu ou dans l’oubli, lorsqu’on l’observe de loin. Lointain, étranger, s’écoule le temps qui se perçoit dans le retour cyclique des saisons. Mais ici les saisons offrent une continuité sans à-coup. Chaque jour, frère d’un autre jour dans la routine quotidienne, dans un climat suave, presque inaltéré. Inaltéré pour tous les autres, inaltéré jusqu’à ces dernières minutes, pour l’homme qui frissonne dans la pénombre.

Le temps, qui est devenu si abominablement présent, si anxieusement présent, poursuivra son cours en trompant sans cesse, sans volonté de tromper. Car le temps n’a pas d’autre volonté que celle de continuer d’être. Ce sont les hommes qui en viennent injustement à se tromper. La prise de conscience de sa propre fin, inévitable, est ce qui nous pousse à nier ce qui ne peut jamais être nié. Et pourtant… tu es sûr, Alfonso, qu’il n’a rien? Pourtant, l’évidence de la médecine… Personne n’est venu le raconter. Et s’il y avait d’autres dimensions? Et si Dieu était en train de nous attendre, Alfonso. Au diable toi et tes croyances! A moi personne n’est venu me raconter quoi que ce soit, et note que dans mon métier…

Elisa et ses mains laborieuses et son rire facile et son aptitude à la jouissance. Elisa qui laisse s’écouler les heures en nouant les fils de ses tapisseries. En nouant ce quelque chose qui s’échappe et qu’elle prétend fixer dans sa trame avec, peut-être, l’espoir d’oublier la fuite du temps. Et tandis que ses doigts sont à l’œuvre, aussi méticuleux que ceux d’un chirurgien, elle l’écoute, lui, narrer ses succès, ses échecs, ses projets, ses espoirs. Les paroles demeurent attachées là, entre les fils, jusqu’au moment où elle terminera l’œuvre faite et défaite en quête d’une perfection inaccessible.

La série va s’intituler: Les Noces d’Iphigénie. Mais, tu n'as jamais rien fait de figuratif? Non, en effet, et je ne vais pas le faire non plus à présent. Mais je peux m’en inspirer. Pourquoi pas? Tu n’es pas allée en Grèce, non plus. C’est vrai, je n’y suis jamais allée, et Iphigénie ne s’est jamais mariée, mais je peux bien inventer. Inventer? Et le paysage? Tu as besoin de données sur la réalité. Oui, sur la réalité, la mienne, Alfonso, celle que j’imagine, que je rêve. Et Alfonso l’observait, sûrement mal à l’aise. En de tels moments il ne sait pas très bien ce que signifie son silence à elle. Si elle l’écoute vraiment ou s’il parle en l’air et si Elisa se contente d’acquiescer tandis qu’elle s’échappe guidée par les fils entre ses doigts, semant de larges taches inattendues et colorées.

Si on ne vient pas à mon secours très vite je ne tiendrai pas jusqu’à l’exposition. Dans deux mois. Deux mois, combien de minutes? Voilà ce qui le sépare de ces épousailles qui n’eurent jamais lieu, de l’émotion d’accrocher les tapisseries, de porter un toast au succès. De prendre le temps à rebours jusqu’à la première fois où, par hasard, il fit sa connaissance. Hasard. C’est peut-être le hasard qui enserre la vie. Ou la libère. Alors, à cause de la fascination produite sur le regard par la lumière, du bruit, du mouvement, des rires, il était entré dans la galerie, presque sans le vouloir. Et pendant que le public bavardait, tournant le dos à l’œuvre, il avait accepté une coupe et avait parcouru la salle pour, finalement, engager la conversation avec une jeune femme grande et fine, aux pommettes hautes aussi, et aux cheveux châtain descendant jusqu'aux épaules, qui lui souriait. Alfonso avait avoué sa surprise devant les intitulés insolites, recherchant sa complicité, convaincu que tous deux partageaient la même perplexité. Elle l’avait approuvé au sujet de l’originalité des artistes, de la manière qui leur est propre d’aborder ce qui à première vue semble évident. Que les gens sont compliqués! Il avait ensuite tenté de s’éclipser quand il s’était rendu compte de son erreur mais elle l’avait invité à la fête qu’on donnait en son honneur.

Des filaments liquides s’installent entre les doigts crispés de l’homme. De grosses taches apparaissent et s’étendent. Il a essayé de se mettre debout à plusieurs reprises sans y parvenir. Et il crie et crie encore vers le lointain, vers les fenêtres illuminées. Il doit rester calme. Il doit rester calme. Le mouvement accentue le flot. C’est que le flot de la vie a changé de direction. Le temps revient en arrière depuis la tête enchevêtrée du palmier jusqu’à sa racine, jusqu’à sa semence. Non, plus loin en arrière encore. Sous la surface de la terre vont se côtoyer la soif de la plante qui ne naîtra pas et le sang de l’homme… 

Le langage est une chose superflue. Ce que nous avons de meilleur reste intact au fond de nous, comme la perle au fond de la mer… 

Hölderlin

Tes joues restent rouges, embrasées par l’émotion. Tu ne peux croire en ta bonne fortune. Le bruit des préparatifs est sourd, continu, monotone comme le bourdonnement des abeilles. Il n’entre pas dans les recoins innocents de ton cœur de vierge que le palais de Mycènes est en ébullition, tout aux préparatifs du voyage. De ton voyage, Iphigénie, de ton voyage. Tes émotions te font trembler mais tu ne sais pas les nommer. Envahie par une sensation ample qui, peu à peu, a baigné ta peau, ton sang, le duvet doré qui couvre tes membres, avec une urgence qui n'a pas de nom, presque somnambule, tu parcours les appartements royaux.

Tu entends au loin la forte voix de ta mère qui donne des ordres. Tu observes le va et vient de tes servantes qui étendent avec précaution les plis de tes robes, les toiles tissées par les mains si nombreuses de femmes qui t’aiment. Ces toiles que tu as toi-même aidé à filer et à teindre, tandis que tes pensées s’évadaient dans un doux galop en rêvant à un avenir prometteur, qui désormais est sur le point de se réaliser.

Mais les mots te manquent… Incapable de comprendre ce tremblement persistant qui te parcourt comme persiste la sensation sur ta peau du fil qui passait entre tes doigts longs et fins de princesse à peine nubile. Le murmure des esclaves te tient compagnie, après la lecture de la lettre de ton très aimé père, le roi Agamemnon. Et le regard aimant de ta nourrice, dont les bras t’étreignent fortement, au point de te faire ressentir un malaise que tu ne sais bien t’expliquer. C’est simplement que le contact de sa peau rêche te fait trembler, trembler comme jamais auparavant.

Tu observes l’éclat du peigne d’or et d’ivoire qui mettra de l’ordre au soleil de tes cheveux, tu vois comme tombe très lentement dans une amphore l’huile qui t’oindra, qui te purifiera, le jour tant désiré de ton hymen. De tes lèvres coule un chant d’allégresse qui se confond, tellement il est doux, avec les voix enfantines de tes sœurs. Ton regard se porte jusqu’à elles, trop jeunes encore pour comprendre la grandeur du moment qui approche et auquel elles ne vont pas assister. Tu les vois avec une tendresse presque maternelle et tu penses alors que bientôt à ton tour tu feras un berceau de tes bras au fruit de ton amour, qui va rassembler dans sa chair la beauté que tu as héritée de Léda et la beauté que tous chantent de ton promis.

Car la gloire d’Achille a franchi les frontières et toi, Iphigénie, le bonheur t’habite avec la grâce de ton sort. Tu te souviens de la joie de ta mère t’annonçant ces bonnes nouvelles. La maison des Atrides s’enrichira de tes noces avec le valeureux fils de Tétis et de Pélée, les dieux ont été bienveillants avec toi, t’avait-elle dit en te lissant les cheveux ; un sourire radieux, aimant, illuminait son visage. Et son sourire avait une telle grandeur, une telle plénitude, qu’il avait sauté jusqu’à tes propres lèvres. Et il y est resté pendant très longtemps avec le propos d’y demeurer toujours. Tu seras heureuse, Iphigénie, très bientôt, heureuse tu l’es déjà tandis que tu attends le jour de la cérémonie. Tandis que tu te prépares pour le voyage, tandis que tu songes au futur magnifique qui t’attend et que seuls semblent ignorer les bœufs qui ruminent tranquillement dans l’attente d’être accrochés aux chars, sans pressentir le voyage.

Tu laisses aller ton regard sur ton petit frère Oreste qui fera route avec toi et avec ta mère. Il est si petit, peut-être ne s’en souviendra-t-il pas plus tard. Et c’est toi, Iphigénie, qui lui racontera comment son rire frais de rivière avait égayé les heures du parcours. Oui, aujourd’hui, tu le regardes poursuivre les colombes, abrité par la douce présence de sa nourrice. Tu entends le roucoulement de quelques-uns de ces oiseaux derrière les colonnes du palais, se susurrant leurs amours, se susurrant les tiennes. Parce que tu aimerais deviner en elles tes propres amours, Iphigénie.

Tu vois à l’ombre des ormes, qui adoucissent la divine ardeur du soleil, les servantes infatigables travailler à leurs dernières retouches sur les tissus que tu porteras à tes noces, dans ta nouvelle vie. Le tendre chant des naïades de la fontaine s’épand en ton âme pour se confondre avec le tien. Et l’arôme suave de tant de fleurs se diffuse dans l’immensité des roses, des ors, des coraux, des magentas et de là ils jaillissent, depuis l’obscurité de leurs centres jusqu’à la corolle de pétales où, vibrants, se posent les colibris. Ton cœur tremble comme le mouvement rapide des ailes des petits oiseaux en quête de nectars, comme toi, Iphigénie, qui attend les nectars de ton avenir. Un pollen doré va envahir l’air tiède de ta patrie.

Le bleu vif du ciel qui couronne les frondaisons des arbres, les crêtes sombres des monts, se tache d’un nuage blanc, terriblement blanc, comme blanche est l’écume de la mer couleur de vin, où attend ton père. Là, devant la barrière des bateaux à voile sur le point de lever l’ancre en quête de la juste victoire, Agamemnon t’ouvrira ses bras pour te recueillir contre son sein paternel avant de te conduire vers ton destin.

Ce ne sont pas les guerres prochaines, Iphigénie, qui emplissent ta tête des vapeurs fébriles des anticipations. Tu sais bien que les hommes se couvrent de gloire sur les champs de bataille pendant que leurs femmes attendent leur retour dans l’angoisse. Tu souhaiterais tellement que les vents restent calmes, calmes pour toujours, pour éviter que le métal n'entrechoque le métal, que le sang coule avec chagrin, pour éviter ainsi tant de douleur. Cependant le bonheur envahit tous tes moments de liberté de telle sorte que, avec ce même geste de la main qui chasse le vol impertinent d’une mouche, tu chasses loin de toi les pensées qui ne sont pas en splendide harmonie avec tes désirs. Tes yeux suivent le long déplacement des nuages dans leur voyage sans destination. En eux tu découvres de magnifiques troupeaux de brebis, de chèvres, de béliers, qui paissent dans les plaines d’un bleu profond bien plus loin que tu ne sauras jamais imaginer. Tu découvres le reflet des oiseaux qui, énormes, là-bas en haut, sont les copies des silhouettes de ceux que tu connais ici, plus petits, qui peuplent l’éther.

Et tu songes, Iphigénie, au destin qui t’attend au bout de ce voyage. Tu es si jeune encore qu'à l’appel insistant de tes sœurs, tu aimerais courir les rejoindre pour continuer vos jeux d’enfants. Mais ta vie va prendre d’autres chemins.*

Traduit par Mathilde Silveira
 
Fuente: *Du libre La noche de las hormigas, México, Editorial Alfaguara, 1997.

 

 

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