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Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

De quoi pleurer (Français)

Rafael Pérez Gay



Le soleil commençait à réchauffer la matinée lorsque Javier Espitia s’approcha de la grande porte et donna deux coups de heurtoir urgents.

- Bonjour, que peut-on pour vous ? – lui dit l’Homme Gros qui ouvrit la porte. 

- Je viens pleurer – dit Espitia les yeux pleins de larmes. 

- Non, vraiment ? Et vous voulez me faire croire un pareil mensonge?

Le Gros gonfla la poitrine comme pour prendre une bouffée d’air en ce matin tiède d’avril où le temps s’était adoucit fugace et immérité.

- Je vous assure, je viens pleurer – répéta Espitia.

- Si vous avez perdu quelqu’un, n’y songez pas

- Je n’ai perdu aucun être cher.

- Si votre femme vous a quitté, encore moins. 

- Aucune femme ne m’a jamais quitté.

- Alors, c’est que vous avez perdu votre travail, mieux vaut que vous partiez

- On ne m’a jamais licencié.

- Je vous préviens: ici, on vient pour pleurer, pleurer à flots. Ceux qui simulent, passent un sale moment. Nous n’acceptons pas les petites larmes de crocodile.

- Je ne vais pas vous mettre dans l’embarras, je vous assure. 

- Il faudrait vous faire passer quelques épreuves – lui dit l’Homme Gros avec l’air de quelqu’un sur le point de démasquer un imposteur. Il avait les yeux gonflés et le nez rouge. Il lui fit emprunter un couloir bordé d’arcades coloniales. Au fond, on apercevait la fontaine d’un patio central où débouchaient, au niveau supérieur, des chambres aux plafonds hauts et aux portes en verre opaque. Dans les couloirs intérieurs, des hommes marchaient comme marchent ceux qui sont tristes, en fixant la pointe de leurs chaussures. Il y avait des femmes assises sur les bancs d’un jardin latéral où poussaient des géraniums et où les châtaigniers offraient une ombre fraîche, paisible. Espitia entra dans le bureau aux meubles anciens, bordé de bibliothèques en bois travaillé. Derrière un secrétaire, un Homme Mûr à l’aspect soigné et agréable léchait le sel de ses propres larmes. Il s’essuya le nez avec un kleenex rose et lui dit, comme s’il le connaissait depuis très longtemps:

- Très bien, Espitia, qu’est-ce qui nous vaut votre visite ?

- Je viens pleurer – lui dit-il les yeux emplis de larmes

- Je vais simplement vous mettre en garde Espitia – lui dit l’Homme Mûr tout en sortant un autre kleenex--: nous n’allons pas vous aider. Nous n’allons pas vous dire que votre papa ne vous aimait pas, ni que votre mère était une femme méprisable, ni que vous-même n’êtes qu’un médiocre indécrottable. Rien de tout cela. Vous allez pleurer tout seul, sans l’aide de personne. Mais avant dites-moi, pourquoi voulez-vous pleurer?

- C’est que je me sens très mal. La vie n’a pas de sens, c’est un enfer –dit Espitia, convaincu de la force de ses arguments. 

- Tout cela n’est que vulgaire théorie, Espitia, je vous en prie. On pleure parce qu’on pleure, un point c’est tout. Ne confondez pas tout. Il est possible que vous ayez besoin d’une psychanalyse; là aussi on pleure, et énormément; ou bien encore, de trois amis et trois bouteilles de rhum ; ou d’un chien qui vous morde. Mais bon, allez-y! Installez-vous confortablement dans ce fauteuil. Kleenex ou mouchoir en tissu?

- Mouchoir, s’il vous plaît.

L’Homme Gros lui tendit un mouchoir tout neuf, très blanc. Espitia s’assit au bord du fauteuil et posa ses coudes sur ses genoux et ses mains sur son visage, dans la position classique du pleureur. Il commença par de faibles gémissements, comme s’il ne voulait pas qu’on l’entende. Une minute après, comme si toute la tristesse du monde lui était tombée sur la tête, il commença à haleter et à pousser des cris étouffés, des hurlements inhumains qui prirent peu à peu la force du sanglot et finirent en crise de nerfs. Il descendit du fauteuil comme si la hauteur le gênait pour cracher son désespoir et s’assît sur le sol, en position fœtale. Il continua à pleurer ainsi, comme il ne le faisait plus depuis ses dix ans et il découvrit son père mourant du pancréas, un pancréas gonflé, qui ne servait plus à rien, mourant de tristesse et de rage à cause de ses affaires en totale faillite.

L’Homme Mûr le sauva de sa tristesse:

- Ce n’est pas mal, ce n’est pas mal. Mais, n’espérez pas nous impressionner. Nous avons rencontré des pleureurs exceptionnels, des hommes et des femmes qui pleurent avec brio, des gens qui ont passé des années au fond d’un trou de mélancolie à perfectionner le difficile art de pleurer. Nous avons fréquenté de très près des gens qui pleurent pour un rien, de véritables madeleines au pied de la croix. Espitia se mouchait et essuyait ses yeux visiblement gonflés. Il était encore secoué par un mouvement cadencé, précis, imparable, comme s’il était en route pour Morelia et que les traverses de la voie ferrée le faisaient sursauter

L’Homme Mûr essuya ses larmes et dit:

- Nous avons besoin de quelques informations pour remplir votre fiche d’impétrant et ouvrir un dossier. Avec quelle fréquence pleurez- vous?

- Très régulièrement –Espitia avalait sa morve.

- Je vous en prie Espitia, répondez.

- Au moins trois fois par semaine

- Et c’est avec ce record de batteur des Tomateros de Culiacán que vous voulez être des nôtres? Ah, Espitia! Je crois que vous vous êtes trompé. Les moins bons pleurent quotidiennement. Depuis quand pleurez-vous?

- Eh bien, gamin, je pleurais beaucoup dans tous les coins de la maison.

Avant qu’il ne poursuive, l’Homme Gros et Pleureur lui tendit la boîte de kleenex. Pendant que L’Homme Mûr lui demanda son âge:

- Trente trois ans –répondit Espitia.

- Là, je vous l’accorde vous avez un avantage. La trentaine est le créneau privilégié des larmes, un bouillon de culture inégalable. C’est une question de biologie: vous venez à peine d’entrer dans la maturité et d’abandonner la jeunesse. Pendant ces années-là, on pleure énormément et avec une véhémence admirable. Ceux qui entrent dans la trentaine, tout les fait pleurer, la moindre chose. 

Les trentenaires, hommes et femmes, sentent qu’ils ont la vie devant eux, qu’ils vivent le meilleur moment de leur vie et comme chacun sait, il y a de quoi en pleurer! En revanche, à quarante ans, les larmes perdent de leur volonté, si même elles gagnent une certaine sagesse lacrymale. 

Mais tout de même, les quarantenaires restent des pleureurs d’occasion et le pire est qu’il leur faut toujours s’aider d’amis, d’alcool, d’analyses De surcroît, ils oublient bien trop vite la raison de leurs larmes et finissent invariablement par dire qu’ils sont dans le train de la vieillesse, qu’ils n’ont rien fait de leur vie. A vingt ans par contre, on pleure sans savoir; ce sont des pleureurs aveugles si j’ose dire. 

De plus, les gens de vingt ans s’étreignent lorsqu’ils pleurent. Imaginez. C’est un spectacle pitoyable de les voir se serrer et tremper l’épaule de l’autre, la poitrine lacérée par des douleurs juvéniles. Ceux de cinquante ans, quant à eux, souffrent énormément lorsqu’ils pleurent et c’est qu’ils savent qu’ils sont les naufragés du temps: ils ne sont ni jeunes ni vieux, alors ils pleurent le soir; c’est naturel, puisqu’ils vivent un état antérieur à celui des vieux, qui eux pleurent de nuit et dans le noir. Les vieux ont appris que la seule vérité en nous ce sont les larmes, c’est pour ça qu’ils pleurent de nuit pour leurs enfants et leurs petits-enfants, qu’ils pleurent le mari défunt ou l’épouse disparue. Enfin: quel que soit l’âge on rencontre des pleureurs timides et des sans pudeur, il y en aussi tout en retenue et d’autres explosifs, qui n’ont rien à voir avec les précédents; ceux-ci sont dangereux parce qu’ils ont pour habitude de casser des choses quand ils sanglotent. Nous savons aussi qu’en cas de naissance, de décès ou de séparation, il y a toujours des larmes. J’aimerais savoir quel genre de pleureur vous êtes. Pleurez à nouveau s’il vous plaît. 

Javier Espitia en fut décontenancé, il venait de pleurer comme il ne l’avait plus fait depuis ses dix ans. Il ne pouvait pas répéter la scène avec la même intensité. L’Homme Gros et Pleureur lui tendit une nouvelle boîte de kleenex, mais Espitia choisit le mouchoir chiffonné et humide qu’il avait dans les mains. L’Homme Mûr à l’allure propre et agréable eut un élan de générosité:

- Allez Espitia, pleurez, pleurez tranquillement, sans peine.

Javier Espitia se jeta sur le tapis couleur sable et commença à frapper le sol de ses poings et il se mit à pleurer parce que la vie était une saloperie. Et il continua, à pleurer, inconsolable, parce que personne dans ce monde ne le comprenait, parce qu’il se sentait l’homme le plus seul de la planète, parce qu’il travaillait comme une bête de somme et qu’il n’avait pas assez d’argent. Il pleura tous ses délires de projets inaccomplis, tous ses espoirs évanouis, tous ses rêves gaspillés. Il pleura d’amour et de rage, il pleura ses trente-trois ans et solitude.

- Je vous l’avais dit –dit l’Homme Mur à Aspect Agréable s’adressant à l’Homme Gros – Un cas de Pleureur Sans Vergogne qui pleurniche sans aucune peine si l’on peut dire. 

- Ce n’est pas mal. Bien, Espitia, demain aura lieu votre présentation en public. Monsieur va vous conduire dans votre chambre. Vous pouvez entrer et sortir si vous en avez envie, Ceci n’est pas une prison ni un centre de réadaptation pour qui que ce soit.

- Je peux emporter un livre? – demanda Espitia, pas encore remis de son chagrin tout en examinant de loin les rayonnages.

- Non mais qu’est ce qui vient de vous passer par la tête: j’emporte avec moi quelques petits livres à l’histoire déchirante, cela me rend profondément triste et demain je pleurs comme si j’avais perdu ma mère. Pour qui nous prenez-vous? Vous vous êtes dit : je prends Madame Bovary, je lis le chapitre du suicide, et puis, je me souviens, des jours où je lisais Flaubert, quand j’étais un jeune homme plein d’amours, d’enthousiasme et intelligent? Ou alors : je cherche dans l’étagère un truc d’Onetti, je lis « Bienvenido Bob» ou « uerida tan triste », et grâce à la simple atmosphère de ces années-là où vous pensiez que la vie c’était ça, lire et écrire comme Onetti, vous sombrez dans une telle dépression que demain vous nous faites une séance mémorable de pleurs. Eh bien non Espitia: vous allez dans votre chambre tout seul, sans livres, ni musique, sans un seul poème. Vous ne voulez pas non plus qu’on vous donne Algo sobre la muerte del mayor Sabines pour passer la nuit? Vous nous prenez pour des imbéciles?

De retour dans le couloir aux arcades coloniales par lequel il était entré, Javier Espitia vit arriver une jeune femme d'environ trente-six ans qui pleurait avec une infinie tristesse. Sans un mot, elle l’étreignit comme si elle était sa sœur. Ils pleurèrent ensemble pendant quelques minutes avec une douleur profonde, inexplicable. Plus tard, tandis qu'il montait les escaliers qui menaient aux chambres, un homme le salua de loin tout en séchant ses mélodramatiques larmes. 

La chambre ressemblait en tous points à une chambre d'hôtel colonial fait pour le repos et le bonheur: meubles d'époque, grand lit, secrétaire pour la correspondance, éclairage indirect, épais rideaux aux plis symétriques, salle de bain avec baignoire, télévision, et radio encastrée dans le mur. Espitia s'affala sur le lit tout habillé. Il éteignit la lumière. Avant de s'endormir, il se remémora les jours où sa mère l'emmenait à l'école et lui faisait revenir des galettes de maïs en guise de tartines lorsque l’argent manquait à la maison. Prolongeant cette branche de la mémoire, il attira dans l’obscurité de la chambre, l'après- midi précis où son père l'emmena a Chapultepec avec le rêve parfait d'un ballon de football et lui apprit le secret des frappes enveloppées. Ce fut ce même jour qu'il acquit la certitude que son papa était un géant, savant, invincible, heureux et il se sentit fier d'avoir ce père-là et pas un autre. Il ne sut expliquer comment il se retrouva au port où il le vit de nouveau accablé parce que ses affaires allaient mal; les créanciers étaient arrivés un matin pour vider le salon et la salle à manger et emporter les vases sous le regard impassible et orgueilleux de sa maman qui prenait soin d’eux avec une vigueur exceptionnelle. Espitia ne put arrêter la machine: il vit son frère aîné partir pour l'Europe la valise pleine d'illusions et de livres et de rêves de triomphe; il vit ses sœurs, au coin de la rue, mortes de peur, embrassant un petit ami tout droit sorti d'une improbable certitude des années soixante; il vit les femmes qu'il avait aimées, celles qui l'avaient oublié, celles qu'il avait abandonnées.

II avait pleuré toute la nuit jusqu'à ce qu’on entende des pas au dehors et que la lumière perce entre les plis des rideaux. Alors il se leva du lit, mit ses mocassins, arrangea ses cheveux, arrangea tout ce qu'il lui fallait arranger pour sortir de la chambre. Il entra dans la salle de bain, ouvrit le robinet d'eau froide comme on ouvre la porte d’un espoir. Il sentit l'eau froide sur son visage et face au miroir se dit à lui-même:

- Je suis prêt.*

Traduction supervisée par María Jiménez (maître de conférence) et Rocío Murillo González (étudiante de Master)

Traducteurs (étudiants): Alexandra Chávez, Conesa Fabian, Bernard Damien, Faro Romane, Fernández Sophie, Hercent Audrick, Joubert Marie, Leboeuf Valentine, Méry Angie, Moreso Judith, Naude Augustine, Quenun Nahima, Rondot Emeline, Taboada Amelia

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MULTIMEDIA:

LIVRES DE RAFAEL PÉREZ GAY (CNL-INBA)

Conversation avec Andrés Roemer (Google Books)

INTERVIEW (Contraportada. YouTube)

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Fuente: * Du livre Me perderé contigo, México, Cal y Arena, 1990.

 

 

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