Sitios

Literatura en México

compartir en facebook  compartir en twitter

Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

Taureaux (Francés)

Adriana González Mateos



Il lève des ciseaux fermés et demande: — Quelle forme évoquent ces lignes?

Tu montes les escaliers en sautant mais tu entends la télévision et tu t´arrêtes, et tu hésites comme pour redescendre, comme si tu entendais ta grand-mère t´appeler pour venir manger une glace ou comme si, arrivée à cette dernière marche, tu comprenais que tu préfères jouer avec les autres enfants même si tu aimes écouter les discussions des grandes personnes, en silence. Le bruit de la télévision te paralyse. Parmi tous ceux qui parlent en bas, avec des voix pleines de fumée, et qui se servent des tasses de café ou qui ramassent la vaisselle, tu es la seule à avoir noté cette légère augmentation du volume sonore qui absorbe le frottement de ton pied sur la marche. Tu as dit que tu montais dans ta chambre, tu vas mettre un pull, mais tu ne résistes pas à la tentation de jeter un regard dans le bureau envahi par le bruit, un derechazo long, très long, le taureau baisse la tête, une autre passe superbe avec ce cinquième taureau de l´après-midi. Tu le vois gratter le sable, préoccupé par une peste qu´il ne peut reconnaître dans la terre sèche, les sciures de bois et les résidus de fumier. Quelque chose captive ton regard : tes yeux se vident comme s´ils étaient ceux d´une plante. On pourrait croire que tu regardes l´écran, l´animal qui mugit, mais c´est quelque chose de plus proche. Tu fais un pas, puis un autre, tu t´approches comme si tu obéissais à un ordre, sous un regard qui pèse sur toi et qui te fait penser à un vautour, le soleil rentrant dans ses plumes et les rendant éblouissantes, noires. 

Le taureau suit la cape abasourdi par l´odeur âcre. Il essaye de secouer les banderilles, d´oublier les applaudissements, les sifflets, la cape insiste, l´invite à charger, il se lance dans une course aveugle, en quête du tissu rouge. Toi aussi tu baisses la tête, tu es incapable d´articuler la moindre syllabe, de résister à la main qui te tombe sur l´épaule, et qui t´oblige à t´approcher pendant que tu cherches une excuse. Tu ne connais encore pas les ruses des femmes, tu ne trouves pas les mots, ni les gestes ni les astuces, et la pression sur ton épaule devient plus lourde, tu plies les genoux, détournes les yeux, comme l´animal qui secoue les oreilles et s´essouffle dans la puanteur menaçante. La fermeture éclair se détache, une dent après l´autre, de plus en plus bas, un minuscule grincement. Ton visage est si proche que l’odeur du tissu légèrement humide, de la sueur, des cheveux se mélangent avec le tintement lointain de la vaisselle, les cris de tes cousins jouant aux statues, un boléro mis pour accompagner l´anis et discuter des élections, tous ces mots ne te donnent pas une seule idée pour éviter le pantalon ouvert, les murmures. Tais-toi, tu es suffisamment maladroite comme ça, tu sens les doigts sur ta nuque, tu es vilaine, ta mère pourrait s´en apercevoir, tu détournes la tête, tu dois faire la vaisselle, la main appuie pour que tu cherches à l´intérieur des vêtements. Les dents de la fermeture éclair te grattent la joue, si quelqu´un en bas s´en rend compte, mais tu dois ouvrir la bouche et cela ne fait pas de bruit même si tu cherches à t´en débarrasser, plus personne n´entend ne serait-ce que les sifflets de l’arène, l´excitation gagne les gradins ; soudain la foule fait silence et l´on pourrait entendre une épingle tomber dans cette arène monumentale car il sort le fer, cite le taureau, et l´une des dernières lueurs de l´après-midi joue avec l´épée, tu veux écarter la tête et tu vois la boucle, la ceinture, la veine gonflée, à quoi ça va servir de fermer les yeux. Il porte l’estocade sans bouger, la bête recule l’épée dans les poumons, l´obligeant à respirer son propre sang, à perdre le sens, mais tu sens ses doigts sur ta nuque, tu vois presque le jet d´eau qui tombe dans le plat plein de savon. Tu vas avaler malgré le réflexe qui étouffe ta gorge, tu vas téter comme un veau. Ses viscères recrachent l´estocade, la peau rouge se déchire. Le mugissement n´arrive nulle part, il trébuche, le sable s´incruste dans ses naseaux, et enfin il reconnait l´odeur fétide du sang séché, piétiné dans cette arène qui hurle. La clameur te remplit les oreilles, tu suces pour reprendre un peu d´air, parviennent à tes oreilles des bouts de phrases sur les impôts, sur la messe de ce matin, ta maman doit être en train de faire la vaisselle, et, presque comme un frottement sur ta joue, tu entends : n´aies pas peur. Personne ne pense à monter les escaliers car un autre boléro vient de commencer, et la pression dans ton cou ne se relâche pas, les mouchoirs s´agitent dans les gradins et réclament deux oreilles et la queue, si quelqu´un notait ton retard, il t´imaginerait en train de jouer encore une fois avec les ciseaux, il penserait que tu es entrée dans la salle bain ou supposerait que tu es ici mais n´aies pas peur, je te défendrai s´ils disent que tu es une petite fille bizarre, s´ils se moquent parce que tu es silencieuse. N´aies pas peur : si quelqu´un s’inquiète, il pensera que nous sommes tout seuls ici, toi et moi, à regarder la corrida. *

Traduit par Marisella Buitrago (révision de Jérôme Dulou)

* * *

MULTIMEDIA:

LIVRES DE ADRIANA GONZÁLEZ MATEOS (CNL-INBA)

"Papeles de septiembre", articule (Di algo para romper este silencio, Guillermo Samperio, compilateur, Google Books)

Interview (Portal estudiantil)

* * *
 
Fuente: * Du livre Cuentos para ciclistas y jinetes, México, Editorial Aldvs/DifocurSinaloa, 1995, La torre Inclinada.

 

 

Redes sociales