Sitios

Literatura en México

compartir en facebook  compartir en twitter

Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

Santa (Francés)

 

Carlos Chimal



Cette nuit-là! Comment l’oublier! Lorsqu’on a quatorze ans les traces sont indélébiles; bien entendu, je parle de celles qui sont à l’intérieur. Ma mère s’était assise à la machine deux semaines plus tôt et en avait sorti une robe en organdi, d’une taille empire, terrible!, car avec mes jambes maigres, sans oser faire un pas si ce n’est derrière les gamins qui soudain passaient comme des rafales parmi les invités, je me sentais plus du côté du jardin obscur et solitaire que du salon resplendissant et animé. Il se passait toujours la même chose depuis mes douze ans: ma mère se faisait des illusions car certaines clientes pour qui elle cousait l’invitaient parfois à telle ou telle petite fête, et qui mieux que moi pour l’accompagner, maintenant que «j’avais atteint l’âge»? Mais cette nuit-là ce fut trop. Au mariage de l’une des filles de la propriétaire de tant et tant de boutiques de la ville? Ma mère se distingua avec ma robe que toutes les dames admiraient et que toutes les gamines du salon regardaient vertes de jalousie. Et moi je voulais disparaître de là. Aïe, mais tout à coup l’orchestre commence à jouer «Patricia»! Je mourais d’envie qu’un jeune homme s’approchât de moi, me prît par la main avant de me dire… Mais rien, tam tadam tadam, tadam; tam tadam tadam, tadam… Sans m’en rendre compte, j’avais commencé à bouger mes grands pieds engoncés dans une paire de bas blancs à grosses mailles et dans de petites chaussures en vernis noir. Ce fut alors que deux des enfants de la maison (ça je le sus après) s’approchèrent de moi, tous deux très mignons, avec leurs petits costumes au grain fin, les mains dans les poches, les houppettes bien coiffées avec de la brillantine, quelle émotion surgissait en moi! Au moment où l’un d’eux, l’aîné, me dit : «ant pour avant-hier»?, ou quelque chose comme ça, des mots que je ne compris pas très bien; «comment»?, répondis-je tandis que j’approchais un peu ma tête, sans décroiser mes mains qui ruisselaient de sueur et me faisaient encore plus honte; alors il poursuivit: «avec la bouche», et ils se mirent à rire; moi comme une idiote, je sors : «hein?», et il me dit, avec le petit ton qu’avaient tous ceux de la Chapalita : « heeein?, prrrr»!, finit-il avec la pointe de la langue sur un côté, postillonnant sur moi avec sa grimace dégoûtante. Dieu merci, il manquait peu de temps avant que les Beatles apparaissent, c’est pourquoi, non sans hurlements et réprimandes, nous pûmes remplacer le piqué et les tarlatanes par le denim et la liberté.

À vrai dire, je ne sais pas si ce furent eux, bien qu’il me semble que oui, car pour danser le Twist et Gritos il n’y avait rien de mieux qu’un pantalon, et pour se déhancher au rythme de Beethoven, rien de mieux que de se passer des chignons. Oh!, c’était merveilleux de sentir ses jambes couvertes par un voile en coton fleuri et de pouvoir les lever jusqu’à la lune. Mais le paradis n’arrivait pas partout. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais il suffit que ma mère retournât quatre ou cinq fois à la maison de la Chapalita pour que je me liasse avec ces deux démons. Ils me suivaient dans le jardin qui entourait la maison, m’acculaient sur la terrasse et nous terminions de la tête aux pieds dans la piscine. Même si, comme je l’ai déjà dit, j’étais horriblement maigre, ma poitrine s’était déjà formée, et en sortant de cette belle piscine, mes seins moulés dans le nylon brillant finissaient par être le spectacle pour Javier et Fernando. Eux aussi étaient très maigres, comme un clou, mais ce n’est pas pour autant qu’ils manquaient de quoi que ce fût. Tous les deux présentaient un postérieur bien rond et rebondi, et un dos blanc qui avec les années deviendrait large, solide, plus blanc et avec des taches de rousseur. Je me souviens très bien de cette première nuit, comme je me souviens aussi d’une autre, trois ans plus tard, indélébile, comme le jus de betterave.

Quelques mois auparavant j’avais fêté dix-sept ans, j’étais toujours aussi squelettique, mais mes seins étaient ronds et gros. Javier avait déjà dix-neuf ans et Fernando dix-huit. Les choses n’avaient pas beaucoup changé mais les vêtements beaucoup. Les pointes de mes cheveux arrivaient aux fesses et, malgré les moqueries de ma mère, je me glissais dans des jeans et je portais des tee-shirts chinois en coton, sans soutien-gorge, et une ceinture large en cuir couleur café. Javier et Fernando avaient les cheveux sur les oreilles, bien que je ne les visse jamais avec autre chose que des pantalons en coutil. 

On avait annoncé la célébration du Circuit Atlas dont le parcours commençait à Guadalajara, arrivait à Zapopan et se terminait au retour à la périphérie de la ville. Ce soir-là, pour fêter mon anniversaire, nous allâmes manger au restaurant El Abajeño. Moi je travaillais déjà dans la confection de bikinis et de tous ces habits à paillettes pour quelques vedettes, si bien qu’elles n’avaient pas besoin de m’inviter, ça jamais, et je crois que c’est ce qui m’a sauvée de toutes ces canailles. Les fait est que là-bas nous rencontrâmes leurs amis, les Ruiz, nous grimpâmes dans leur Cadillac et nous continuâmes à boire de la tequila maison qui sortait d’un petit baril installé dans la voiture, magnifique; magnifiques, aussi bien l’auto que la tequila. Sept lieues plus loin, c’était décidé: Javier et Fernando adapteraient leurs voitures et participeraient à la course, tous frais payés par leurs amis les Ruiz. Javier avait une Tbird 59 blanche, et il se plongea dans la machine, s’incrusta dans les ressorts et obtint une voiture puissante et très stable. Une vedette, quoi. Le père de Fernando avait offert à son fils une Corvette dont il profita jusqu’au bout, à condition qu’il ne redoublât pas la première année de lycée. Il fit même peindre des flammes sur les côtés de la voiture qui n’avait rien d’autre. Pendant ces semaines-là nous vécûmes ensemble. Nous ne sortions du garage que pour traverser la buanderie et aller manger dans la cuisine, ou pour somnoler quelques heures dans les pièces au fond du jardin, à l’extérieur de la maison. Bon, maintenant que j’y pense, c’est vrai que nous sortîmes un samedi soir. Nous ne pouvions pas rater la première représentation en direct de notre cher Manolo Muñoz, nous ne nous le serions jamais pardonné. Nous criâmes comme des fous et mangeâmes des tortillas de maïs à la viande et bûmes du tepache (1) à la tombée de la nuit en son honneur. Chez la Chapalita nous ne courions aucun danger, leurs parents faisaient un long voyage et la tante Chala, qui était venue de la capitale pour s’occuper d’eux et de leurs dix autres frères et sœurs, m’avait fusillée du regard et posé des questions, assez pour connaître mon milieu et mon éducation. Je n’ai jamais connu une autre femme comme elle: elle était attentionnée, polie et disciplinée. J’aurais aimé être sa fille; ainsi eux auraient été mes cousins et rien de ce qui arriva ensuite n’aurait brisé aucun cœur… La seule bonne chose qui me reste de ces années-là c’est Alfredo, mon Freddy.

Le jour en question arriva enfin. Guadalajara était en fête. La compétition était embellie avec la présence de plusieurs pilotes internationaux, parmi eux Moisés Solana et Pedro Rodríguez, vous vous rendez compte? Une vraie course! Javier rêvait de passer de l’autre côté, cependant pas pour devenir un pilote de courses, mais un agent de change. Par contre, en ce qui concerne Fernando, je dus même faire baisser sa température une fois, enfin, deux, tellement il était idiot de se planter au milieu d’Indianapolis et d’arroser tout le monde avec du champagne. Je ne sais pas lequel des deux me plaisait le plus (et je sais que je les fascinais tous deux, je crois qu’ils n’ont jamais eu une camarade comme moi), et mon cœur palpitait parce que je sentais que cette nuit-là je devrais me décider. Dans la Cadillac des Ruiz ils avaient juré qu’ils gagneraient la course pour moi, et comme dans ces cas-là il n’y en a qu’un qui arrive en premier… Les moteurs rugissaient, les casques tombaient sur les cous; les bras étaient tendus sur les volants. Une fille avec une jupe de tennis donna le signal de départ avec un drapeau et les bolides partirent au loin dans l’après-midi rouge. Presque deux heures plus tard, nous vîmes apparaître au loin un véhicule, puis un autre et dans la foulée d’autres encore. Je sentis que mon pouls allait s’accélérer soudainement lorsque je remarquai qu’en tête de course arrivait la Corvette de Fernando. Un homme agita le drapeau à carreaux noirs et blancs avec une grande adresse et très vite et ensuite il fit un bond. Il avait gagné, il avait battu de grands pilotes! Je sautai de joie, mais ensuite je pensai avec tristesse que ce serait la fin. Qui sait, peut-être m’emmènerait-il avec lui (je n’avais jamais pensé à me marier, pouvez-vous le croire?). Mais non, le plus probable c’était qu’il fît ses bagages pour un contrat juteux et que je le perdisse de vue. Ça alors!, mais à ce moment-là, au milieu de cette pagaille, j’oubliai tout et me précipitai dans ses bras. C’est alors qu’il m’embrassa sur la bouche. Moi aussi, je lui enlevai le casque et plongeai mes doigts dans sa chevelure blonde. Mmhhh… ce que je sentis ici, là et plus bas. Ensuite il me dit qu’il était triste car après s’être placée en tête, la caisse de la Thunderbird de son frère éclata au moment où il doublait Moisés Solana. Après la remise des prix, nous nous débarrassâmes du mieux que possible des Ruiz, nous sortîmes chercher une autre voiture en courant à la Chapalita, nous prévînmes tante Chala et nous allâmes chercher Javier. Sur le chemin nous ne pûmes acheter que du pain, un peu de jambon, du fromage jaune, du Coca et nous partîmes à toute vitesse. Bien entendu, sous prétexte que Javier était abandonné, nous sortîmes la Mercury du père, automatique de A à Z, avec la climatisation et tout le reste. Fernando alluma la radio et nous filâmes sur la route, dans une nuit dégagée, bleue et étoilée. Soudain, nous vîmes passer en sens inverse une grue qui en tirait une autre qui à son tour tirait la Tbird de Javier. Fernando klaxonna comme un fou, mais le convoi continua son chemin. Sans savoir quoi faire, nous nous arrêtâmes au bord de la route. La nuit était tellement chaude et belle que nous sortîmes de la voiture pour la contempler. C’est là qu’il me surprit une seconde fois. Il connaissait le nom de certaines constellations et pouvait les reconnaître. J’avais remarqué sa capacité d’observation, surtout lorsqu’il me regardait. Il me raconta une histoire de la Voie Lactée et me dit que mes yeux étaient tombés sur la Terre il y avait de cela des millions d’années et que mes lèvres étaient inoubliables. Il me serra de nouveau dans ses bras et nous ne nous séparâmes plus. Ce ne fut pas lui qui proposa l’automobile, mais moi. Aucun petit hôtel de Zapopan n’aurait pu se comparer à ces sièges doublés de cuir ni à la radio qui faisait écho à nos premiers sentiments. Après, Fernando prit dans la boîte à gants une petite boîte dure de Lucky Strike et nous fumâmes la même cigarette. Un immense camion de bercail qui passa à toute vitesse nous ramena à la réalité. Je suis sûre que personne ne s’en rendit compte, mais même avant que mon ventre commençât à grossir, Javier le sentit. Et Fernando aussi. Un jour nous ne nous vîmes pas; un autre jour non plus et ainsi de suite les jours suivants. Moi je n’allais rien leur demander; avec ce que je gagnais en faisant ces minuscules habits pour les femmes dénudées je m’en sortais assez bien; surtout après, lorsqu’elles commencèrent à me demander des habits pour leurs films. Elles savaient toutes ce qui m’arrivait et elles se montrèrent à la hauteur. En un rien de temps j’étais installée dans un appartement du quartier Narvarte, et en un clin d’œil Freddy naquit.

Et c’est pour lui que j’ai tenu toutes ces années, et c’est parce qu’il est maintenant un vainqueur que je vais arrêter de parler de moi. Si aujourd’hui le monde connaît mon fils, je dois raconter comment il en est arrivé là.

Comme n’importe quelle mère, je comptais lui donner une éducation, un nom, pas de demi-mesure. Je voulais qu’il soit ingénieur, ou quelque chose comme ça. Mais avec les constantes allées et venues des tournages, les fêtes, les hommes… La vie est facile et à la fois compliquée. Ce qu’elle te donne elle te le reprend. Bien que je puisse garantir que je n’ai jamais abandonné Freddy. C’est seulement qu’il ne s’est pas montré très studieux, en apparence. Parce que, voyez, un beau jour, lorsque c’était déjà un jeune homme, au teint blanc comme celui de son père et les yeux bleus comme ceux de son grand-père (je n’ai jamais connu mon père et ma mère en m’en a parlé qu’une seule fois, mais je suis sûre que si mon fils a pris quelque chose de moi ce n’est pas ma peau hâlée ou mes yeux noirs, mais ma fierté), il s’assit à côté de moi, mit le bras sur la machine à coudre et me dit qu’il allait de l’autre côté. Je me trouai presque un doigt, mais je rassemblai mes forces et l’envoyai promener.

Au bout d’une semaine je reçus un coup de fil, «m’man, je vais bien ici, à Los Angeles, ne t’inquiète pas, j’ai un boulot» ; et au bout de quatre jours une carte postale, d’un côté Sunset Boulevard et derrière: «Pour la maman la plus belle au monde. De son Alfredo». Au bout de trois mois, un virement de cent dollars. Il me manquait, et pas qu’un peu, parce que ça faisait longtemps que j’avais décidé de fermer la porte aux hommes, et à vrai dire cela ne me dérangea jamais. Il m’envoya vite une douzaine de photos, avec des amis, sur la plage, avec une voiture énorme et au ras du sol, puis la même voiture avec le capot relevé, comme s’il s’agissait d’un cheval cabré; il y en avait une aussi avec une belle jeune fille, et je ne pus retenir mes larmes. Elle était mate d’une couleur olive, avec des cheveux noirs et abondants comme les miens, des jambes musclées et bien faites, comme j’aurais aimé les avoir. En arrière-plan on voyait l’entrée des studios Universal, et dans sa lettre Freddy me disait: «Quand viens-tu, m’man?» Quand, je ne le savais pas et n’y pensais pas. Bien entendu, certaines des vedettes pour lesquelles je travaillais avaient déjà eu leur moment de gloire, mais maintenant il y en avait d’autres, certaines aussi jeunes que la copine de Freddy et elles avaient besoin de mini-jupes pour le matin, de shorts pour l’après-midi et de bikinis tissés pour la nuit. Qui allait les couvrir si ce n’était moi?

Au bout d’un an je reçus une lettre : «M’man, on y est presque. Les peaux-rouges ont été chassés il y a peu de l’île d’Alcatraz, et les gens disent qu’après ce sera notre tour. Maintenant ce ne sont plus les adultes qui font les décharges, mais des enfants dénudés. Les maudits noirs nous détestent. Dans la town, parfois je passe comme un fantôme à cause de la couleur de ma peau, mais ils ne laissent pas passer María. No way to go, ma…» Il me fit de la peine et je lui écrivis immédiatement pour lui dire de revenir dans son pays, qu’il n’avait rien à faire là-bas, à souffrir pour rien. Mais sa réponse fut: «Tu ne m’as pas compris, le problème est dans le deep south. En haut les choses seront différentes pour moi. J’ai quitté María parce qu’elle n’aura aucune chance. Elle a pleuré et rouspété, mais les gringos d’ici ne vont pas m’embêter; en haut il y a bel et bien de l’égalité».

Je ne sus rien de lui pendant plus de six mois. Ce furent de mauvais jours pour moi et mes clientes. On tournait peu de films et la seule débouchée ce fut la télévision. Avec le temps et l’aide de Dieu, les filles ont pu récupérer leur travail. Mais je pensais alors que tout allait se terminer. Je pensais à cela lorsque sa lettre arriva avec une photo, sur laquelle on voyait dans les alentours d’une maison, l’ensemble recouvert de neige, Freddy avec deux types, les trois habillés d’une façon assez particulière et en train de saluer l’appareil avec un bonnet. Mais qu’est-ce que c’est!, me dis-je, mais il est déguisé en Santa Claus! J’ouvris l’enveloppe à toute vitesse: «Qu’est-ce que tu croyais? M’man, l’autre est déjà parti. Je suis là, bien vivant et j’étudie. Je crois que j’ai finalement trouvé ce dont je rêvais, et j‘espère aussi te faire plaisir, toi qui a toujours voulu que j’aille à l’école. Ici à Albion, dans l’État de New York, il y en a une spécialisée en Santas. C’est ici que sont diplômés les meilleurs du monde. Comme tu peux le voir, j’ai dû un peu grossir, mais ma moustache est vraie, décolorée mais à moi, tout comme ma barbe. Tu ne sais pas combien de choses j’ai appris avec ces braves gens. En plus de rire aux éclats à chaque occasion, nous apprenons à marcher, à réaliser tout un tas de souhaits et à parler. Ça c’est très important, m’man, tout le monde veut entendre Santa Claus; les enfants, les jeunes et les adultes attendent un conseil de Santa. Dans trois mois je vais recevoir mon diplôme et je pourrai travailler dans les meilleurs locaux de New York, Chicago, Washington, pas seulement dans la rue, mais aussi dans des banquets ou des fêtes privées. Prends soin de toi, m’man, et sois heureuse. Je te le souhaite. Santa.»

Je ne dois pas mentir. Au début j’eus un doute semblable à celui qui avait précédé la course du Circuit Atlas; je n’étais pas très sûre que ce fût la meilleure solution pour Freddy car bien que je l’imaginasse, je ne pouvais cesser de penser aux pauvres diables de l’Alameda. Mais je me fis à l’idée car je pensais que les choses étaient différentes là-bas et que Freddy serait un grand Santa Claus.

Et ce fut ainsi. Je reçus il y a quelques jours des photos, une revue, Luminary, et une vidéo. Je mis d’abord la vidéo. Quel bonheur de pouvoir le voir, lui, et pas seulement son écriture! Assis à l’ombre d’une table de jardin, avec une piscine dans l’arrière-plan, il me disait: «M’man, les choses ne peuvent plus s’améliorer. Après une saison dans la Big Apple, j’ai laissé New York pour un contrat super à Miami. Just like that. Un dealer de là-bas a aimé mon style et m’a demandé seulement de grossir un peu plus. No problem, lui ai-je dit, j’ai pris la ligne du Silver Meteor et en un rien de temps je suis arrivé dans les meilleures maisons. Tu as vu ma photo avec Charles Bronson? Maintenant je dors dans le Palm Bay Hotel, un hotel de luxe. M’man, regarde les photos de la revue, elles sont de la nuit où j’ai réussi. Bisous. Demain je dépose mille dollars sur ton compte». Il y avait aussi des photos prises avec d’autres clients de l’hôtel, toujours des gens qui l’entouraient, qui l’admiraient.

Je feuilletai avec émotion la revue qui avait Madonna en page de garde et l’un des messages: «Christmas Coast to Coast». J’arrivai aux pages où il y avait beaucoup de petites photos de personnes qui étaient à une fête et en tournant la page, oh mon Dieu !, Freddy sur une photo gigantesque, rougeaud, les cheveux blancs, avec des lunettes, serrant dans ses bras un homme d’une cinquantaine d’années dont l’énorme nez rouge ressortait. De la même façon que mon fils, j’ai appris tout au long de ces années un peu d’anglais et je pus lire quelques extraits du reportage: «Freddy Chaste, considéré de nos jours comme le Santa des stars, vient de se révéler être un formidable hôte dans la maison de la splendide Imelda Marcos. ‘Ce n’est pas facile d’être un vrai Santa ici, à Hollywood’, dit Santa Chaste. En tant que nouveau membre du Circuit Santa Estelar qui maintient ces personnages doux et indispensables dans toute l’Union Américaine, Santa Chaste dit se sentir très satisfait de pouvoir voyages maintenant en première classe. ‘Les Continental sont magnifiques, mais maintenant j’adore les cabines déco de Amtrak’. Tous les Santas connaissent une ou deux astuces, mais ce Santa nous a impressionnés avec l’habileté de ses mains et la sympathie de son visage. ‘En Virginie, j’eus dans quelques occasions la chance d’assister à une conférence de Brady White, le grand Santa des stars; là-bas je l’entendis dire que si quelqu’un voulait s’en sortir à Hollywood, la règle était de d’oser vraiment pour obtenir quelque chose de bien. Il nous enseigna la façon pontificale de rentrer dans une salle de fêtes. La fois où le Pape visita LA, ils se croisèrent à l’aéroport. Santa Claus!, s’exclama enchanté le Pape, magnifique travail avec les enfants, lui murmura-t-il tandis que Brady se trouvait agenouillé à ses pieds. Depuis lors, il apprit à poser très délicatement deux doigts sur la tête des enfants et il a perfectionné son entrée pontificale’. Santa Chaste ne craint pas de ne pas tenir avec les pétitions répétées. ‘Hier ce furent des poupées et des jeux vidéo, aujourd’hui ce sont Mercedes Benz, des conventions de divorce, d’héritages et de diamants’. A-t-on demandé quelque chose d’impossible à Santa Chaste? Avant de nous en aller, la fascinante Madonna s’approcha de lui, s’assit sur ses jambes et d’une voix candide lui dit: ‘Pourrai-je être vierge à Noël?’, ce à quoi Santa répondit, souriant mais d’un ton triste: ‘Santa ne peut pas faire de miracles’».

Je laissai la revue à côté de moi et sentis que ma poitrine s’enflammait. Il ne faisait pas encore nuit et je me rendis compte que je ne mettais pas un pied dehors depuis plusieurs jours. Je me baignai, me pomponnai du mieux que possible et je sortis. Dans le premier bar que je trouvai je commandai une double tequila et remerciai le Seigneur du fait que ce jour-là, mon Freddy, fût un homme de bien.*

(1) Tepache: boisson fermentée, souvent à base de sucre et d’ananas.

Traduit par Aina López Montagut
 
Fuente: Du livre Cinco del águila, México, ERA, 1990. Biblioteca ERA. Serie Claves.

 

 

Redes sociales