Sitios

Literatura en México

compartir en facebook  compartir en twitter

Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

Innocences hitlériennes (Francés)

Ana Clavel



«Je veux ton pubis de petite fille», me dit mon homme au volant de la voiture qui nous conduisait chez lui ce soir-là. Après être venu me chercher à l’aéroport, il avait pris la direction d’un restaurant où nous dînâmes tout sourire et silencieux. Bon, il faut bien avouer que nos œillades aussi nous servirent de nourriture après plusieurs mois où nos seuls contacts furent téléphoniques ou par courrier électronique.

Je n’avais que trois certitudes sur lui : qu’il aimait les voitures sportives, qu’il ne dansait pas le tango bien qu’il fût argentin et qu’il était passionné par les livres qui parlaient de la mémoire. J’avais pris un risque en faisant ce voyage pour le rencontrer mais son indécision m’avait décidé, ses excuses d’agent de commerce passant ses nuits dans des villes chaque fois différentes, son impérieuse capacité à décaler nos rendez-vous. 

Un matin, je pris le téléphone et je lui tins tête: «Je vais venir en Californie…». « Quand ça? », me répondit-il apeuré. «Quand tu y seras…». Il n’eut pas d’autre choix que de dire oui.

En plein préparatifs pour le voyage, une amie me mit en garde: «Fais attention parce que les Argentins les préfèrent épilées. » Devant ma surprise, elle renchérit : «Oui, épilées, rasées, aucun poil dans la soupe ou tout au plus une ligne à la Hitler…» Il en était hors de question: «Eh bien, ce sera notre premier point de discorde. Ou il m’accepte dans mes moindres détails pileux ou l’affaire est close.»

Mais mon désir montait au fur et à mesure que les jours qui nous séparaient de notre rencontre passaient. Une fois, il m’avait dit qu’on voyait la mer depuis son appartement. J’imaginai que mon désir était une houle qui se hissait jusqu’au 22ème étage, que mon homme ouvrait la porte du balcon et que la vague gigantesque que j’étais l’inondait. 

Nous sortîmes du restaurant et nous jouâmes tout le trajet. «Je vais te dévorer toute la nuit», me menaça-t-il sans égards. Il m’embrassait aux feux rouges et me tripotait les seins et les jambes. Juste avant d’arriver, il enfouit sa main dans mon pubis et il lança sa requête qui était devenu un ordre après avoir été une promesse: entre ses mains, j’allais redevenir pubère. 

Excités par tant d’attente, nous commençâmes à nous déshabiller dans l’ascenseur. A peine entrés dans l’appartement, il me conduisit à la salle de bain sous ses baisers et ses caresses assoiffés. C’est alors qu’il me tint un instant à l’écart pour attraper ciseaux, rasoir et mousse. C’était donc vrai. Obéissante, je le laissai faire. Il s'affaira à me raser comme s'il taillait un parterre de fleurs : minutieux, intransigeant. Dans le miroir, je découvris que mon pubis, blanchâtre sauf sur une miséricordieuse ligne centrale, arborait un sourire virginal de pudeur néo-fasciste.

Il m’emmena dans ses bras jusqu'au lit. Il se mit à m'embrasser de baisers courts et désordonnés. Il me touchait avec une intense délicatesse comme si j'étais une poupée de porcelaine et qu'il avait peur de me briser. Soudain, il s’arrêta : au pied du lit, il mit un genou à terre et me proposa de me faire un gâteau, de m’emmener à l’aquarium, de m'emmener au bout de l'arc-en-ciel si j'écartais les jambes et le laissais me contempler. 

Mon pubis initia un grand rire franc, délicieux et impudique rien que pour lui. Je savourais sa fascination, son regard érectile qui me sculptait comme une statue vivante. Je ne pus résister davantage. Au bord du naufrage, je tentai de le ramener vers moi afin que nous nous noyions ensemble. Mon homme fit un bond en arrière. Son corps jusqu’alors vigoureux n'était plus à présent que celui d'un gamin : « Je n'ai jamais violé une petite fille », pleurnicha-t-il impotent. 

Une heure plus tard, j'étais de retour à l'aéroport. Je repartis avec mon désir intact tel une vague d'adolescente nubile.

Traduit par Jérôme Dulou

* * *

MULTIMEDIA:

LIVRES DE ANA CLAVEL (CNL-INBA)

Ana Clavel, website

El dibujante de sombras (YouTube)

lecture (UNAM)

 

 

Redes sociales