Sitios

Literatura en México

compartir en facebook  compartir en twitter

Cinco Décadas de Cuento Mexicano. Antología. Perea, Pitman, Taylor, Tedeschi, Valenzuela

Grafitti (Francés)

Rosa Beltrán



On peut être une femme d’un certain âge, porter des lunettes et, s’il faut tenir compte de l’opinion de son mari, être un peu sotte mais à la fois, bien sûr, très entreprenante. Aller à l’Université, par exemple, et essayer de se lancer dans des études de sciences humaines, disons de Lettres Classiques, même si cela suppose de dépoussiérer des méninges qui ne se creusent plus trop, comme on dit, et de s’armer de courage pour lever la main en classe, comme une bonne élève, et donner son avis – quel qu’il soit – avec une certaine solennité. 

On peut ne pas s’asseoir du côté droit, où s’assoit la fine fleur, comme ils aiment à se qualifier eux-mêmes, mais se placer plutôt de cet autre côté, celui où s’assied le peuple, comme on nous dit, le popolo, et se garder par conséquent d’énoncer des vérités sans en faire non plus une question fondamentale, parce qu’après tout on peine parfois à comprendre les lectures de Tacite, d’Ovide et surtout les questions du maître Pelegri.

On peut alors se lever de sa place, sortir de classe et se rendre aux toilettes. Attendre un peu, disons à peu près dix minutes, et occuper le premier cabinet qui se libère. S’apprêter à faire ce que généralement on fait dans ces cas-là, et je dis généralement car il peut arriver qu’on se mette à fixer devant soi la porte fermée, et qu’on se retrouve face à cela, justement, et qu’on s’étonne. 

Il se peut qu’on regarde autour de soi, en ayant presque honte, bien qu’il n’y ait personne (il arrive qu’on se sente épiée), ou qu’on sente le contact d’un regard intime qui vous frôle le corps avec froideur, mais qui oblige, malgré tout, à rester impavide. Heureusement, on sait bien qu’il s’agit d’une gêne temporaire et on peut donc s’approcher avec précaution et observer à son aise la bite aux proportions prodigieuses ainsi que le message écrit à l’encre rouge à l’intérieur de celle-ci : « Embrasse-moi tout doucement » et se sentir à nouveau rougir et suffoquer chaque fois qu’on se le répète en silence et qu’on ne peut éviter un sourire et un petit frisson, avant tout parce qu’on sait bien que les autres doivent être en train de débattre sur Homère, Xénophon, sans compter ceux de la salle d’en face qui doivent déjà être en train de critiquer, de composer, de corriger La science de l’expérience de la conscience.

Soudain, on découvre à côté de l’énorme bite, une maxime, comme ils disent « On aime toutes ça parce qu’on est toutes des putes ». Et on sent subitement notre expression se transformer parce qu’on doit se poser la question fondamentale : savoir si on est ou pas ce qu’il est écrit ici qu’on est. Mais on respire soulagée et on hoche légèrement la tête pour soi-même, et on sourit de ce doute futile car on sait bien qu’on fait heureusement partie des personnes qui consacrent leur vie à d’autres choses, c’est-à-dire, qu’on n’appartient pas à l’aurea mediocritas, comme ils disent, et que même si on est choquée et extrêmement gênée par la stupidité humaine, on ne cesse pas d’être une intellectuelle parce qu’on s’est approchée pour regarder une ligne rouge qui forme une bite donnant sur une bouche et un avertissement « Attention, le concombre fait grossir », signé par son auteure, Monik ta mère. Alors, on parcourt des yeux les messages les plus obscènes, les dessins les plus voyants, ensuite on a la tête qui tourne un peu, juste un instant, devant les bandes de couleurs que forment toutes ces lettres qui sont autant de rubans prêts à décorer des cadeaux pour les étudiantes et étudiants, car on sait bien que les hommes aussi doivent faire leurs Confessions dans les toilettes, bien différentes de celles faites par le saint médiéval, mais à peine pense-t-on à cela qu’on rougit à nouveau.

Tu imagines que la personne qui attend dehors doit être en train de désespérer, mais c’est à ce moment-là que tu distingues avec étonnement le plus petit message, qui semble chercher à se cacher au milieu du reste ; tu le vois demander avec une écriture tremblante, au crayon : « Aidez-moi à avorter », et tu restes abasourdie, et tu sursautes d’effroi parce qu’à ce moment on s’est mis à frapper à la porte ; deux coups secs, en colère, et on te demande de te dépêcher. Avant d’ouvrir, tu obéis à une étrange impulsion et tu cherches dans ton sac un stylo au milieu des feuilles et des reçus et tu écris avec un trait à peine plus épais que le message lui-même : « L’avortement est un crime », tu te recules, regardes ton œuvre et tu souris. Tu ressens quelque chose qui ressemble à de la pitié, mêlée à l’odeur des fritures graisseuses qu’on cuisine au sous-sol, où l’on parvient à entendre entre les chiens, les déchets et la nourriture, des phrases du Carmina Burana entonnées par les étudiants de latin, alors tu ajoutes à ton message « Dieu t’aidera », tu tires inutilement la chasse et sors des toilettes, contente de toi.

Dehors, un groupe de femmes avec des têtes d’enterrement attendent leur tour pendant que d’autres se maquillent et se pomponnent ; tu te dis qu’elles doivent avoir leurs raisons, car au-delà de l’enceinte infranchissable par les hommes dont la porte indique « Dames », on a bien le droit de penser à autre chose qu’à Sénèque, Virgile et Cicéron. Tu ne connais pas grand-chose des autres départements parce que tu viens de commencer – à quarante ans et avec une pauvre culture – des études supérieures, mais tu supposes qu’à part les noms, rien ne change par essence dans les salles de classes voisines. 

Pourtant tu penses, et tu t’effrayes de penser cela, que les phrases du maître Pelegri sur Catulle seraient vraiment émouvantes si elles venaient d’un homme qui les prononcerait, par exemple, tout en regardant tes jambes.

Tu peux voir la lumière filtrer par les fenêtres du couloir et avoir tout à fait l’intention d’entrer dans la classe pour ce qu’il reste de cours, parce que c’est finalement pour cela que tu as décidé de t’opposer à ton mari, mais tu sens alors une envie irrésistible de faire demi-tour et d’entrer de nouveau dans le cabinet des toilettes pour dames.

Laisser le sac en similicuir – qui est en fait en plastique couleur café parce que cela coûtait moins cher dans le magasin – t’asseoir et contempler la porte, tout cela ne te prend qu’un instant : immédiatement après vient l’incrédulité et le rire. Tu supposes que les autres vont imaginer que tu es folle, mais si tu n’as pu te retenir c’est à cause de la rapidité avec laquelle tu constates qu’on a répondu à ton message. Tu le lis et puis tu rougis : « Ah bon ? Dieu est avorteur ?», et alors une sorte de culpabilité qui ne se manifeste pas complètement et, juste après, une tache d’encre minuscule : un numéro de téléphone. Tu fouilles dans ton sac et en sors un papier qui est le ticket du pressing et tu sors aussi un stylo, le même avec lequel tu as écrit auparavant, et, sans savoir pourquoi, tu recopies le numéro de téléphone en griffonnant. Avant que les coups sur la porte ne soient désespérés, tu vérifies le numéro de téléphone que tu as noté et ranges le papier.

Alors, tu tires de nouveau inutilement la chasse et tu sors des toilettes en te sentant légère, tu as presque l’impression de voler.*

Traduit par Mathilde Silveira

* * *

MULTIMEDIA:

LIVRES DE ROSA BELTRÁN (CNL-INBA)

"Réquiem" e "Shere Sade", lecture par l’auteur (UNAM)

INTERVIEW (YouTube)

* * *
 
Fuente: * Du livre Amores que matan, México, Joaquín Mortiz, 1996, Narradores Contemporáneos.

 

 

Redes sociales